Papillon d'espoir
“Peux-tu attendre dehors, Jade ? Je dois parler avec ta mère.” Indifférente, l’adolescente se leva et, frêle silhouette noire, sortit sous le regard inquiet du praticien. “Madame Massieu ?” appela t’il. Léa entra, ferma la porte derrière elle et prit la place de sa fille devant le bureau. Face à son angoisse non dissimulée, le docteur choisit d’aller à l'essentiel. “Jade ne va pas bien et reste mutique, je ne vous apprends rien. Sa tentative de suicide n’était pas un appel au secours, elle veut vraiment quitter ce monde où elle ne se sent pas légitime d’appartenir.” Devant la détresse qu’il lisait dans ses yeux, il enchaîna rapidement. “Les médicaments que je pourrais lui prescrire ne serviraient qu’à l’abrutir et retarder l’échéance qui deviendrait inéluctable. Il faut absolument trouver comment l’ancrer dans la vie, l’arracher à l'abîme qui l’engloutit pour qu’elle se reconnecte à ses besoins profonds. Je n’ai qu’un conseil à vous donner : provoquez-lui un électrochoc en la faisant voyager, en lui montrant que la vie vaut la peine d’être vécue. Qu’est ce qui pourrait l'intéresser ?” “Elle lit parfois des mangas” lui répondit-elle, peu convaincue. “Dans ce cas, partez vite avec elle et pourquoi pas alors, pour le Japon.” Il se leva, signifiant la fin de leur entretien. “Courage, Madame Massieu, c’est votre amour qui peut la sauver. Le lieu n’est qu’un prétexte. Ce n’est pas lui qui guérit mais le regard qu’on pose sur ce qu’il révèle en nous.”
C’est ainsi qu’elles embarquèrent toutes les deux pour Tokyo, en plein automne. Arrivées dans la ville, elles se retrouvèrent dans des rues grouillantes de monde, agressées par des bruits en tous genres : sirènes, annonces tapageuses, trains et métros. “C’est sûr que cela ne ressemble pas à Blois” pensa Léa en jetant un œil sur sa fille qui avait l’air hermétique à ce vacarme. Elle avait à la hâte défini un itinéraire. Elle voulait faire découvrir à Jade la culture et la spiritualité de ce pays, se disant que cela pourrait la sortir de sa léthargie. Elles commencèrent par déambuler, au hasard, cernées par les gratte-ciels. ‘Tu as vu ces panneaux lumineux ? Et cette vidéo de chat en 3D ?” Sa fille la suivait, absente. Cependant, dans le quartier Akihabara, elles croisèrent des cosplayers travestis en personnages de mangas. Jade sembla soudain intriguée devant les costumes chamarrés, les cheveux blonds ou bleu ciel et l’extravagance des maquillages qui contrastaient avec sa tenue terne. Sa mère nota ce petit signe de curiosité : “Voudrais-tu te déguiser toi aussi ?” Elle fit non de la tête. “Elle réagit. C’est un début” se persuada t’elle. Pendant une semaine, elles visitèrent différents sanctuaires. Le rouge vermillon des torii, porte délimitant l’entrée dans le monde sacré, contrastait avec les toits de cuivre patiné des bâtiments et les dorures décoratives. L’ambiance y était sereine et leur faisait oublier leur vie occidentale. Elles prirent ensuite le Shinkansen pour Kanazawa afin de voir le jardin Kenrokuen. En en franchissant le seuil, Léa se sentit aussitôt projetée dans un autre monde, comme si toute agitation, intérieure ou extérieure, s’estompait et finissait par disparaître. C’était une palette harmonieuse de tons et de nuances. La végétation, dans un dégradé de verts, jaunes et orangés, se reflétait dans l’eau lisse d’un étang, bordé de lanternes de pierre grises. Le ciel ajoutait une touche de bleu à ce paysage apaisé. Elles s’assirent sur un banc. Au bout d’un moment, sa fille lui donna l’impression de prendre conscience de cet environnement paisible. Elle ne dit rien, ne voulant pas rompre cet instant de grâce. Elles restèrent ainsi le reste de l’après-midi, admirant le changement de couleurs du tableau qui s’offrait à elles au fur et à mesure que la lumière du jour déclinait. Les angoisses semblaient perdre prise avec la nuit qui s’avançait. Elle finit par se lever. “Il faut partir maintenant” murmura-t-elle à son adolescente qui lui emboîta le pas, à regret. Elles rentrèrent à l’hôtel en silence, perdues dans leurs pensées. Elles y retournèrent régulièrement, Jade paraissait sensible à la quiétude du lieu, comme si elle goûtait cette tranquillité et s’en imprégnait. Au bout d’une semaine, elles partirent à Kyoto pour découvrir le jardin zen du Ryoan-ji. Quinze rochers, entourés de mousse verte, étaient posés sur du gravier blanc soigneusement ratissé en lignes ondulées, symbolisant les vagues, avec en arrière-plan le rouge et or de feuilles d’érable. Quelques personnes méditaient sur les planches en bois du pavillon le longeant. Léa s’éloigna quelques minutes pour chercher de la documentation. Quand elle revint, sa fille était assise près d’un groupe de jeunes, en pleine contemplation. Un vent doux caressait son visage étonnamment détendu. Elles s’y rendirent pendant plusieurs jours, et elle vit imperceptiblement Jade évoluer. Elle la surprit même tenant la main de ses nouvelles amies. Elle en eut les larmes aux yeux : sa fille parvenait enfin à se lier avec des gens. Elle lui en parla au dîner et eut en retour un léger sourire énigmatique. Une deuxième victoire : pour la première fois depuis longtemps, son adolescente avait esquissé un sourire.
Il était déjà temps de rentrer en France. Le dernier soir, Jade lui tendit un papier avant de se réfugier dans la salle de bains. Elle lut : “Maman, aide-moi à avoir l’envie de vivre. Au Japon, ils savent créer des espaces de paix, d’harmonie. Leurs couleurs chassent mes idées noires, mon esprit est plus calme, moins tourmenté. Je peux peut-être m’autoriser à exister, et finalement, qui sait, à croire en la vie, ici ou ailleurs ? ” Émue, Léa sentit sa gorge se serrer et elle rejoignit sa fille accroupie qui n’osait pas la regarder. Elle la leva doucement et la prit dans ses bras. “Tu vas t’en sortir, ma chérie, je te le promets. Je serai toujours là pour toi.” lui chuchota-t-elle à l’oreille. Le lendemain en quittant l’hôtel, un papillon bleu turquoise vola autour de Jade avant de s’éloigner.
Recevez chaque mois les informations Arts et Vie, des inspirations de voyage, retours d’expérience…