Arc-en-ciel argentin
Ballottés dans un bus antédiluvien, nous approchons enfin de Salvador de Jujuy.
– Pas jojo, cette ville !
– On vient juste d’arriver, Margot, et tu fais déjà grise mine.
– Toi, tu vois toujours la vie en rose, optimiste indécrottable !... Tiens, regarde ! « El Paraίso » ! C’est bien de cet hôtel qu’il a envoyé son denier mail.
Espoir déçu. L’oiseau serait parti la semaine d’avant.
Vu l’heure tardive, on va prendre l’unique chambre libre.
– Ces murs jaunes parsemés de points, de virgules et de barres obliques, ça me fait penser aux tableaux de Miró, fait observer Léo.
– Le peintre a dû rater son examen d’entrée aux Beaux-Arts. N’empêche, à partir du moment où le lit est confortable...
Au beau milieu de la nuit, le vrombissement d’une perceuse griffe mes tympans. Maudit bricoleur ! Je n’ai qu’un désir : plier bagages et déguerpir au plus vite. Mais à peine ai-je ouvert la bouche pour me plaindre du tapage nocturne que le réceptionniste brandit devant mes yeux une enveloppe blanche :
– Para ustedes. De su hijo.
« Je vous rejoins bientôt. Promenez-vous en attendant. Bises, Fabien » Enfin un signe de vie ! Ravalant mon dépit, je me rue dehors.
– Son de Francia ? nous interpelle un chauffeur d’un taxi garé devant l’hôtel. Vive la France ! Brigitte Bardot...
– Ok, Ok, le coupe mon mari, nous, on cherche un endroit tranquille pour finir la nuit.
– El camping de tres lagos ! Un sitio lindo, muy lindo. Vamos !
Sous un ciel d’aube qu’incendie l’orbe écarlate du soleil apparaît la silhouette d’une bâtisse couleur miel. Le taxi passe à côté de cette hacienda et stoppe à l’entrée du camping.
– Ces cabanons bleus, rouges, verts, ça ne te rappelle pas les maisons de La Boca, à Buenos
Aires ?
– Oui, un quartier pittoresque, mais côté sécurité...
À peine installés dans notre cabanon, nous nous allongeons sur le lit et sombrons illico. Début d’après-midi. Requinqués, nous partons explorer les environs. Le sentier qui mène
aux lacs, indiqué par le gardien du camping, longe un cours d'eau tumultueux avant de plonger dans une forêt épaisse. Deux heures de marche dans une semi-obscurité et pas de lacs en vue !
Enfin ! Sur le fond d'une montagne plissée en forme d’accordéon apparaît un chapelet de
lagos aux eaux chatoyantes : saphir, émeraude et, tout au loin, noir de jais.
Au-dessus de nous, le ciel s’étage en nuages gris et violets, magnifiés par le soleil déclinant. Un grondement de tonnerre nous tire de notre contemplation muette. Une senteur piquante, acide me transperce avec la fraîcheur de la première ondée. Il faut vite rebrousser chemin, d’autant que la nuit tombe de bonne heure sous ces tropiques.
Un homme au visage avenant se tient sur le seuil de sa demeure. En nous voyant passer, trempés jusqu’aux os, il nous invite à entrer chez lui. Un maté brûlant couleur ambre foncé réchauffe nos membres engourdis. Je parle à notre hôte du but de notre voyage.
– Ne se preocupe, señora, vous allez retrouver votre fils ! En attendant, allez visiter Quebrada de Coquena.
– C’est quoi cette… ?
– La Quebrada ? C’est un cañon traversant la Cordillère Orientale. Vous avez beaucoup de chance ! Demain, premier jour du mois d’août, il y a une grande fiesta à Purmamarca. Site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO ! Je vous laisse ma Fiat pour aller là-bas.
Pareille proposition ne se refuse pas.
Le lendemain, nous quittons le camping sous un ciel bleu tendre marbré de rose. Notre coursier, petit, mais vaillant, part au galop sur le ruban noir de la route nationale 9 qui longe la vallée du Rio Grande de Jujuy. Cette zone aride, parsemée de cactus et de plantes épineuses, se
poursuit sur une vingtaine de kilomètres avant d’atteindre une chaîne de montagne aux teintes pastels – beige, grège, jaune orangé, incarnat pâle –, adoucies par l’éclairage matinal.
La voiture garée devant la vieille église blanchie à la chaux de Purmamarca, nous passons derrière le cimetière aux tombes multicolores. Un sentier caillouteux serpente au pied de la montagne, nous régalant de vues à couper le souffle. Encore que celui-ci l’est déjà, vu l’altitude. Léo mitraille à tout-va la Montagne aux Sept Couleurs, appelée aussi Palette du Peintre, tant les couches de roches qui la composent enchantent l’œil de ses teintes riches et variées : jaune, ocre, vert, marron, ponceau. On se promet d’y retourner au coucher de soleil.
Le sentier fait une boucle et débouche sur la Plaza 9 de Julio, ombragée de caroubiers centenaires. Là, manifestement, bat le cœur du village. Des boutiques essaimées tout autour proposent les produits de l’artisanat local : tissus colorés, poteries, vêtements en laine de lama ou de vicuña. Vu la fraîcheur des nuits, j’opte pour un poncho rayé de bandes jaune safran, rose fuchsia, bleu indigo. Léo, quant à lui, s’y procure des feuilles de coca, efficaces, paraît-il, pour aider à supporter ces altitudes.
Nos estomacs crient famine. Un plat à base de quinoa et de viande de lama, agrémenté de
papas andinas, servi dans une gargote, saura apaiser nos appétits.
Le ciel s’embrase. Les flammes du crépuscule rehaussent les couleurs du Cerro de los Siete Colores. La rumeur de la foule, ponctuée de musique de charango et de flûtes andines, annonce le commencement de la Fiesta de la Pachamama, hommage rendu à la Terre-Mère. Les personnages en tenues bariolées défilent sur la place centrale, portant des plats remplis d’offrandes pour la terre nourricière : des graines, de l’alcool, des feuilles de coca, des cigarettes. Des groupes se forment et se déforment en un arc-en-ciel sans cesse changeant, tels des essaims de papillons géants. Ce spectacle marqué d’influences indiennes me met dans un état second. Soudain, une peau de vache montée sur deux jambes fonce droit sur nous. La Vaca loca ! Le museau de la bête me frôle déjà quand le masque de la tête se soulève.
– Fabien !
– Maman !
Puis, un blanc. Ou plutôt un trou noir.
Les enfants, décidément, vous en font voir de toutes les couleurs !
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