Un secret dans la doublure/Ce que les couleurs murmurent à Hanoï
Ce que les couleurs murmurent à Hanoï¹
Quand je suis arrivée à Hanoï, je n’y revenais pas. J’y venais pour la première fois.
Mes parents avaient fui le pays avant ma naissance. J’avais grandi en France, avec dans les veines un nom à la syllabe douce et, dans les tiroirs, quelques photos fanées.
Photographe de formation, j’étais venue chercher des visages, des gestes, peut-être un reflet de moi dans les rues. Je croyais savoir observer. Mais les couleurs, elles, m’ont appris à écouter ce que le regard ne voit pas. Ce n’est pas ce que je voyais qui me troublait, mais ce qui le traversait : une lumière, des nuances, une présence silencieuse.
Elles semblaient surgir de partout : l’ocre écaillé des façades anciennes, le rouge tendre des pastèques fendues, le bleu passé des bâches flottantes, le vert cru des herbes qui percent les trottoirs. Une palette vive, sans fard, comme si la ville elle-même voulait se raconter par ses nuances.
Je marchais sans but, quand trois jeunes femmes ont traversé la rue. Elles portaient des Áo Dài² — ces longues tuniques fendues que je connaissais sans jamais les avoir portées. Fluides, aériennes, presque irréelles. Leurs robes les enveloppaient sans les dissimuler. Une portait un rose pâle comme la chair d’un litchi. Une autre, un bleu nuit piqué d’étoiles. La dernière, un vert vif, presque insolent, comme un bourgeon pressé d’éclore. Elles se déplaçaient sans hâte, traçant un sillon calme dans le tumulte général. Leurs pas effleuraient le sol, presque sans bruit, à peine audibles dans le tumulte des scooters.
Je les ai suivies, sans calcul. Juste par élan. Elles allaient à un mariage. Nous avons parlé. Leurs voix étaient douces, légères comme la rosée du matin. Le rose, pour la tendresse. Le bleu, pour la paix. Le vert, m’a dit la plus jeune, « c’est la couleur de la jeunesse… et moi, j’aime bien déranger un peu » Leurs rires étaient brefs, clairs, sans apprêt.
Le lendemain, hantée par leur grâce silencieuse, j’ai poussé le rideau d’un petit atelier, derrière le marché de Dong Xuan ³. Je voulais entrevoir ce que cette élégance disait en silence. Un homme y travaillait le tissu comme s’il cousait le vent dans la soie. Un jaune safran. Suspendu à un fil de soie. Il semblait m’attendre. Le tailleur m’a souri : « Ici, c’est une couleur bénie. » Il a pris mes mesures, avec des gestes lents et sûrs. Je suis restée muette. Comme si me laisser faire, là, dans ce petit atelier, était déjà une offrande. Une tentative d’appartenance.
Chaque jour, un Áo Dài différent - comme un rituel silencieux, loués ou prêtés par l’atelier, juste pour quelques heures. Et à chaque couleur, une réaction. Un sourire. Un mot. Une anecdote. Une vieille marchande m’a offert un bouton de lotus rose, en murmurant : « Pour apaiser les cœurs. ». Le parfum, presque imperceptible, semblait soulever les plis d’une mémoire oubliée. Un garçon a crié en me pointant du doigt : « Maman, regarde ! C’est le ciel avant l’orage ! » Ma robe ce jour-là était bleu ardoise, dense et trouble comme un souvenir d’été.
Et puis cette vieille dame, au bord du lac Hoan Kiem ⁴. Assise sous un flamboyant en fleurs, elle m’a tendu une tasse de thé fumant, puis a effleuré mon Áo Dài blanc. « Couleur de deuil », a-t-elle murmuré. Son silence, lui, parlait davantage.
Ces femmes, je les ai photographiées. Les photos, je ne les ai jamais montrées.
Elles m’appartenaient. Je suis repartie sans image à partager, mais avec quelque chose de plus intime : des couleurs cousues à même la mémoire.
À Hanoï, les couleurs ne se montrent pas. Elles vibrent, elles s’ancrent. Elles parlent.
Le blanc porte le deuil. Le rouge bénit les mariés. Le bleu apporte la sérénité. Le jaune relie les vivants aux ancêtres.
Plus tard, adossée à la fenêtre, je laissais entrer le souffle tiède de la nuit. Un murmure montait - peut-être des grillons, ou simplement les arbres qui chuchotent.
Je revois encore, ces femmes. Ces rues. Cette lumière. Tout s’est imprimé avec douceur, comme un secret glissé dans la doublure d’un Áo Dài..
Notes explicatives :
¹ Hanoï : vient du vietnamien Hà Nội, qui signifie littéralement « la ville située en-deçà du fleuve » (hà = fleuve, nội = intérieur). Elle est traversée par le fleuve Rouge, au cœur du delta du Nord-Vietnam.
² Áo Dài (prononcé « a-o zaï ») : « tunique longue » en vietnamien. Il désigne le vêtement féminin traditionnel vietnamien : une tunique fluide, fendue sur les côtés, portée sur un pantalon. Très ancien dans ses origines, il a pris sa forme actuelle au début du XXe siècle. Symbole d’élégance et d’identité, l’Áo Dài est encore aujourd’hui porté lors des mariages, fêtes et cérémonies officielles.
³ Marché Đồng Xuân : grand marché populaire couvert du quartier ancien de Hanoï, connu pour ses étoffes, vêtements, artisanat et spécialités locales.
⁴ Lac Hoàn Kiếm : situé au centre de Hanoï, il est associé à une légende du XVe siècle sur l’indépendance du Vietnam. Il abrite en son centre la tour de la Tortue, symbole du retour de l’épée sacrée au roi Lê Lợi- ce qui vaut au lieu son autre nom : le lac de l’Épée restituée
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