Galerie de récits

Enracinements

Le train, qui roulait au ralenti depuis plusieurs kilomètres, s’immobilisa en un soubresaut mou qui ne parvint pas à dissiper la torpeur des voyageurs. La chaleur du début d’été se mêlait à une brume gris-beige. Pour les habitués de cette ligne couvrant la distance aller-retour à l’intérieur des frontières floues d’une journée de travail s’étirant tel un élastique distendu, cet arrêt en pleine campagne avait des allures de début de songe.

 — Tu crois que ça va traîner longtemps ?

 —  Ne me dis pas qu’au fond de toi tu n’en avais pas envie depuis toujours, une escapade improvisée à La Souterraine… ?!

La perspective avait beau ne pas être enchanteuse au premier abord, elle pouvait donner quelque chose de décalé qui n’était pas pour leur déplaire. L’attente hors du temps qui s’engagea les absorba chacun en soi-même.

« Bloquée à deux pas de La Souterraine pour une durée qui m’échappe. Réminiscences des quelques jours où j’ai été retenue sans savoir jusqu’où s’éterniserait la grève aérienne avant le vol retour de mon premier séjour au Burkina-Faso. Des souvenirs arc-en-ciel. Ne rien avoir à faire de particulier : rien n’était prévu. Rester présente à ce pays où venaient d’éclater en quelques jours mes préjugés, mes peurs et mes noirceurs d’adolescente en manque de raisons de vivre. Aux personnes rencontrées. À moi, que je venais aussi, d’une certaine manière, de rencon.... »

 —  Qu’est-ce que tu écris ? C’est ton journal intime ?

 Elle ferma le carnet à couverture damassée qui l’escortait lors de ses expéditions exotiques, c’est-à-dire partout. Elle l’avait choisi azur parce que la couleur de l’encre qui donnait forme à ses récits d’exploration, parce que le chakra de la gorge, relié à la communication et à l’affirmation de soi au monde, une gorge qu’elle avait régulièrement douloureuse.

 —  Tu y parles de moi ?! Est-ce qu’à ta mort tu pourras me le léguer ? Tout ça m’intéresse beaucoup.

Elle se troubla, pas tant en réaction au propos insistant de son collègue-complice, qu’en conscientisant qu’à part lui il n’y aurait vraisemblablement pas grand monde pour avoir envie de se pencher sur ses manuscrits personnels une fois son enveloppe corporelle revenue à la terre mère, et une hypothétique partie d’elle-même métamorphosée sur une autre rive.

 —  Tu pensais à quoi, toi, en m’espionnant ?!

 —  Hier le défilé du carnaval a fait étape devant chez moi. Bigarré, festif. J’ai même profité du vacarme de la fanfare pour faire gronder le camion.

 — Il roule bien, ton camion ?

 — Plus vraiment ! Le bougre arrive au bout. Je prépare son dernier voyage. Je voudrais lui dénicher un chouette lieu de repos. Un emplacement en bord de mer au bout du bout du monde. Nomade ou sédentaire, dedans, je me sens libre. Tu verrais ce cocon orange !

À des milliers de kilomètres comme à quelques encablures de chez soi, il y a opportunité de voyage, guidé par la couleur et des sensations plus fines encore, réalisent ces deux-là en savourant l’invitation à parcourir des nuances inédites hors de leurs repères ronronnants.

Les portes des wagons avaient été déverrouillées en grand. Chacun y allait de sa brillante suggestion, de sa contrainte logistique ou administrative, de sa protestation.

 —  Il parait qu’un Ibis vient d’entrer en activité à La Souterraine, on tente ?

 —  Qu’est-ce qu’on pourrait en faire de cette nuit qui s’offre là… ?!

L’empêcheur d’écrire en rond pivota d’un mouvement interloqué vers sa comparse, provoquant un dandinement timidement gêné (ou décemment aguicheur ?).

 —  Eh, ne prends pas cet air ! Je pose une vraie question. On est libres de peinturlurer cette soirée comme on veut… Réciter de la poésie jusqu’au matin, s’injurier en parlant politique, partir en opération commando dans La Souterraine ou en transe chamanique dans le Monde d’En-Bas, dormir sagement…

Ils progressaient à grand peine au bord d’une route devenue obscure. Les crinières étaient poussiéreuses, la couverture du calepin tâchée de projections de boue.

« Étonnante cette invitation à peine voilée… On dirait que quelque chose du côté de mon cœur… De mes tripes ? De ma gorge bien sûr… S’est aventuré à badigeonner un peu de turquoise au-delà de la limite étiquetée infranchissable par ma cervelle. Oh, un nuage vient de dégager la lune à moitié pleine. Rousse… Vois grand, c’est un croissant montant. »

« J’ai beau être réjoui à chaque fois par cette compréhension spontanée de nos représentations que nos discussions font émerger, voyage en train après voyage en train, là elle m’a bluffé. Rafraîchissante, cette éclosion si naturelle de possibles… Délicat de discerner ma préférence parmi la palette de choix… Et ce n’est pas toi, madame demi-lune, qui va m’aider à incliner d’un côté ou de l’autre. Comment notre lien déjà si singulier va-t-il évoluer au rythme de cette étrange équipée ? »

La lumière fuchsia d’un néon en I, enfin. Ils pressent le pas, s’agglutinent joyeusement devant le sourire avenant de la réceptionniste, époussètent cuirs et cheveux.

 — Quel drôle d’état mes pauvres, le trajet a été compliqué ?

 —  Plus qu’imaginé… 

 — Normalement ce n’est plus autorisé, mais si vous voulez une bière…

 —  Vous n’auriez pas une piscine plutôt ?!

Entrer honnêtement en dialogue avec soi-même exige une rigueur à laquelle il est peu aisé de s’astreindre au cœur de la routine d’une vie prenante, murmurent les gouttes perlant sur leur peau. Une escale impromptue, un vagabondage d’un convoi en panne à un quartier moderne de La Souterraine auront tenu lieu de pèlerinage. Et un bassin saphir, de retour aux sources, dont ils jouissent chacun à sa manière. Donner corps aux potentiels qui reposent en soi, ou au sein des liens nous intriquant aux semblables fréquentés parfois au long cours, demande un pas de côté modeste, mais déterminé. Ils auront goûté à cela désormais. En tendant l’oreille et le cœur ils peuvent percevoir une légère modification dans la pulsation du bleu, de l’orange et des autres teintes qui les ont accompagnés ce soir.

 

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