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Qui va loin, va bien

Après un job à l’éduc-nat où j’ai fini par me cramer les ailes du désir de vivre, je vendais des canapés dans un outlet d’usine au 3ème sous-sol sous des néons écraseurs d’ombre. Des canapés noirs, anthracite, ardoise, beiges, bruns, gris giboulée, gris orage, gris tempête. Les couleurs suicidaires du bon goût. Qui me délavaient le regard. Essoraient ma joie. Me cartonnaient la cervelle. Insufflaient dans mes poumons l’air moucheté de l’époque.

-  Respirez, mais respirez donc ! s’est énervé le médecin du travail.

J’ai craché quelques bouffées rachitiques. Il a soupiré.

-  Faut changer d’air, voir du pays. Vous avez des amis ? Non ? Si ça continue…

Sur son bureau, une galette de verre bleu et blanc, avec une pupille noire au centre, me fixait d’un air plein de reproches.

-  Un porte-bonheur. Il chasse les énergies négatives. Si vous en voulez un, il faudra aller le chercher vous-même.

-  En pharmacie ?

-  En Turquie.

-  C’est loin.

-  Qui va loin, va bien.

-  C’est un vrai proverbe ?

Il a souri.

Ça m’a coûté cher de décoller de Roissy un mois plus tard. Surtout de décoller de mes canaps, où ma chair et mon âme dégoulinaient en gouttes d’ennui. Mais le boss a pas trop tiqué vu que je m’endormais dans la marchandise. Valait mieux que je disparaisse à la saison des méga promos.

J’ai atterri à Istanbul. Sorti de l’aéroport, les klaxons arrachant au béton des échos stridents m’ont d’un coup tiré de ma torpeur de canapéiste. Quelque chose a pincé une corde cachée à l’intérieur de moi. J’ai pris un bus. On a roulé sur une autoroute bordée de pins sombres, de broussailles inquiètes, de chiens blancs endormis dans une poussière beige.

Et la ville est apparue. Je m’y suis plongé. Je me suis baffré de la jubilation harcelante des villes qui craquent au coutures. On aurait dit un dragon à l’échine ondulante sous un bazar de façades bleutées et tremblantes, vertes et jaunes comme des jouets, pelées ou scintillantes. Pâles minarets chatouillant les nuages. Trams rutilants. Taxis citron. Millions de pieds foulant avenues et ruelles. La ville était une bête ancienne qui siestait au bord d’une eau éblouissante, venant laper ses flancs parés de palais roses. Des caboteurs arborant des fanions rouges percés d’une étoile et d’une lune blanches y accostaient.

Comme elles me secouaient les mirettes ces vitrines où se massaient robes fuchsia, parures dorées, kaftans turquoise ! Tapis grenat, tulipes orangées, faïences bleu noyade, épices safranée, dattes bistrées. Je me laissait traverser par un frisson d’exotisme multicolore. Je tenais l’âme turque, c’était certain. J’avais tout compris, l’âme turque était multicolore.

Mais il fallait que je trouve un bon œil. Qui m’ouvrirait les chakras comme disait Jessie, la caissière de l’outlet, qui m’apportait de fades cafés en douce. Les étals du bazar dégobillaient une bimbeloterie chamarrée. Des centaines d’yeux à la pupille cernée d’un halo laiteux balançaient à droite, à gauche. Je passais les doigts dans les grappes carillonnantes. Came de touriste, non ?

-  You want Nazar Boncuk?

-  Maybe… good one.

-  You American?

-  No, Bondoufle.

-  Nice.

J’ai pris un œil de petite taille, pas par radinerie, juste pour le caler sous mon tee-shirt sans que ça se voit. Et un plus gros, sur une chaînette, pour Jessie. J’y croyais pas trop à mon talisman, mais secrètement, j’espérais. Un je ne sais quoi. C’était vague.

J’ai envoyé quelques photos typiques à Jessie. J’ai écrit : Bon souvenir d’un pays coloré. Les gens sont sympas. Je pars en Cappadoce demain. Ça va être cool. Elle a répondu : Super ! ramène-moi un truc de là-bas. Big Boss renifle partout. T’as bien fait de te casser.

Finis les rouges, les orange, les violets. Le paysage qui défilait derrière les vitres du car racontait une autre histoire. Celle de la terre râpée par le temps, aux collines noueuses, aux flancs griffés, d’où émergeait une craie pâle et sèche. Des abricotiers tendaient leurs branches noircies par l’hiver. Soudain, un carré vert gourmand au milieu d’un désert pierreux. Au loin, la silhouette neigeuse d’un volcan éteint. Un toit rouge parfois, comme une écaille volée à la ville.

Dans Göreme et ses sœurs rocheuses, je me suis vite senti fourmi. Insecte perdu dans un tas de farine, tourant en rond entre des sacs de ciment éventrés. J’ai arpenté le tuf crémeux percé de tunnels. Passé la tête par des ouvertures anciennes, creusées avec astuce. Rampé dans des percements sombres.

Après un repas pris sur une terrasse, le soleil du printemps brûlant ma peau, je commandais une boisson laiteuse, légèrement acide et salée. Comme un tendre fantôme, un de ces revenants qui vous chuchotent des paroles douces et glissent une main fraîche sur votre visage alors que l’on plonge dans le sommeil. Murailles couleur perle, dômes jaune paille, capuchons de basalte gris pâle, cheminées rosées, pinacles blanc perle : tout dans les paysages parlait une langue suave, poudrée du sucre fin qui enrobait les loukoums que je grignotais la nuit.

Un soir, je suis entré dans la salle d’un spectacle de danses derviches. Une fois les touristes caquetants soumis à la règle du silence par un maître de cérémonie aux instructions implacables, des notes de cithare, le battement de petits tambours et des voix chantantes ont accompagné la marche lente des danseurs. La ronde des jupes en corolle inversée s’est mise en route. Elles volaient, tourbillonnaient, ondulaient, sublimant le blanc du tissu dans un mouvement incessant. Et je me suis souvenu. La toupie chantante, qu’enfant j’accélérais de ma petite main pour la faire tournoyer à grande vitesse. Je perçais alors le mystère des couleurs. Avec la vitesse, les oiseaux bigarrés qui décoraient ma toupie disparaissaient dans un halo blanc, la quintessence secrète de la lumière. L’émotion me happait. L’extase retombée, les rouges, les bleus, les jaunes redonnaient à voir leur féérie.

Il a fallu un œil aux cercles concentriques pour que je retrouve mon centre et reprenne ma vie d’un pied plus assuré.

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