Le Sri Lanka : une société multiculturelle
Par Emmanuelle Bons
Article originellement publié dans le Plus d’Arts et Vie #142 (Hiver 2016) et réactualisé
Terre sauvage et préservée des ravages de l’industrialisation, le Sri Lanka reste un pays fortement marqué par son histoire et ses traditions. Les hommes et les femmes qui le peuplent aujourd’hui sont le fruit de son passé parfois tumultueux, durant lequel se sont rencontrés différents flux de migrants venus d’Inde et d’Europe. Pacifié et en plein essor, le Sri Lanka offre, près de de 80 ans après avoir gagné son indépendance, plusieurs visages dont le point commun reste le sourire franc et accueillant qui caractérise ses habitants.
Un pays communautaire
De l’avis de tous les spécialistes, il est difficile, voire impossible, de parler d’identité proprement sri lankaise tant les communautés de l’île imposent leurs spécificités culturelles. Lorsque l’on rencontre un Sri Lankais, il se définira avant toute chose par son appartenance à l’ethnie cinghalaise par exemple, mais rarement comme citoyen de son pays.
Près de 80 ans après l’indépendance et plus de 15 ans après la fin de la guerre civile, le Sri Lanka reste en effet très divisé avec ses deux langues officielles et ses différentes religions omniprésentes dans l’organisation sociale. Malgré la paix retrouvée, la population continue à se replier autour de deux communautés principales : les Cinghalais, largement majoritaires, venus du nord de l’Inde vers le IVe siècle av. J.-C., et les Tamouls, dont la première vague est peut-être arrivée du sud de l’Inde alors que l’île était encore reliée au continent par une bande de terre.
Quant aux Veddas, premiers occupants du Sri Lanka à l’âge de pierre, ils ne représentent plus qu’une minuscule communauté (environ 2 500 individus) qui peine à faire valoir ses droits dans la société moderne, à l’instar des Aborigènes d’Australie. Malgré leur lutte pour la reconnaissance de leurs droits et la protection de leurs terres, ces “purs esprits” vivant dans la jungle épaisse en harmonie avec la nature délaissent de plus en plus leur mode de vie traditionnel pour se fondre dans la société. Notons également l’existence d’une communauté musulmane, qui descend des colons arabes installés il y a plus de 1 000 ans, et la survivance de descendants des colons européens (hollandais, britanniques et portugais), qu’on appelle Burghers.
Le Mahavamsa, entre histoire et légende
Le Mahavamsa est un texte écrit au Ve siècle par un moine bouddhiste, essentiel pour les Cinghalais du Sri Lanka que l’auteur décrit comme le “peuple élu”, descendant d’un prince du nord de l’Inde. Ce récit légitime le sentiment de supériorité des Cinghalais qui s’estiment être les premiers habitants de l’île. Il raconte notamment comment une princesse indienne, chassée de son royaume, se trouva recueillie par une caravane qui fut soudainement attaquée par un lion. L’animal tomba éperdument amoureux de la jeune fille et l’emporta dans sa grotte ; leur union donna naissance à deux jumeaux, un garçon et une fille. Le garçon épousa sa sœur et devint roi de Sinhapura, en Inde du Nord. Vijaya, l’aîné de leurs 16 enfants, très indiscipliné, finit par être banni avec ses 700 compagnons ; ensemble, ils embarquèrent à bord d’une flottille qui les mena jusqu’aux côtes sri lankaises. Vijaya y épousa une yaksi (esprit féminin), avec qui il eut deux enfants, ancêtres légendaires des Veddas.
Un pays de castes
Tout comme en Inde, la voisine du Sri Lanka, la société est régie par un système de castes qui subdivise encore une population déjà fortement compartimentée. Cette hiérarchisation sociale peut sembler totalement en désaccord avec la spiritualité bouddhiste, largement majoritaire, puisque cette religion défend l’idée que même les hommes au statut le plus défavorisé peut accéder aux plus hautes réalisations spirituelles. Mais au Sri Lanka, les castes relèvent d’un système social très ancien, d’origine indienne, qui dépasse les considérations religieuses. On distingue clairement les goyigamas, les fermiers (la caste la plus importante), des non goyigamas. Ces derniers sont longtemps restés exclus de toutes les responsabilités politiques, situation qui a créé un fort sentiment d’injustice et d’incompréhension.
Moins rigide qu’en Inde, le système de caste continue cependant de régir les mariages qui ne peuvent se conclure qu’entre deux fiancés d’une même communauté et d’une même classe. Souvent arrangées, ces unions font l’objet de petites annonces dans les journaux locaux précisant l’ethnie, la caste et le thème astral de la future épouse !
L’espoir d’une réconciliation
Cette division en communautés bien distinctes prit un terrible tournant de 1983 à 2009. Durant 26 ans, Tamouls et Cinghalais se déchirèrent au cours d’une guerre civile particulièrement sanglante, conséquence à long terme du favoritisme des colons britanniques pour la communauté tamoule, le principe du “diviser pour mieux régner” ayant permis aux Anglais d’assoir leur domination durant plus d’un siècle. Après leur départ, les militants de l’organisation extrémiste des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) luttèrent pour la création d’un État indépendant dans l’est et le nord du pays, où leur communauté était largement majoritaire. Très offensifs, ils ne parvinrent cependant pas à renverser le régime en place et la guerre prit fin avec la mort de M. V. Prabhakaran, leader charismatique du mouvement.
Il n’est pas facile aujourd’hui d’effacer des siècles de rivalité. Si la cohabitation est à présent effective, les tensions demeurent tenaces. Néanmoins, l’élection d’un nouveau président en 2022 a ouvert la voie d’une possible réconciliation durable. Cette pacification devra impérativement passer par des démarches matérielles, comme la restitution des terres occupées par l’armée aux réfugiés tamouls, ainsi que par la reconnaissance du génocide dont ils furent victimes.
Un drapeau hautement symbolique
Alors que le peuple tente de trouver le chemin de la réconciliation, le drapeau sri lankais raconte à lui seul toute la complexité de cette nation. Rempli de symboles, il évoque les différentes communautés ainsi que les valeurs du pays. Le lion majestueux portant une épée dans sa patte droite rappelle le drapeau du roi Vijaya lors de son arrivée sur l’île, et donc la domination cinghalaise. Les feuilles de pipal, arbre sacré devant lequel Bouddha a atteint l’Éveil, évoquent le bouddhisme et ses quatre vertus : la gentillesse, l’amabilité, le bonheur et la sérénité. Les deux bandes verticales que l’on voit à gauche représentent quant à elles les minorités tamouls et musulmanes. Adopté après l’indépendance, ce drapeau est l’expression d’une nouvelle identité, certes complexe, mais libérée.
Il n’est pas facile aujourd’hui d’effacer des siècles de rivalité. Si la cohabitation est à présent effective, les tensions demeurent tenaces. Néanmoins, l’élection d’un nouveau président en 2022 a ouvert la voie d’une possible réconciliation durable. Cette pacification devra impérativement passer par des démarches matérielles, comme la restitution des terres occupées par l’armée aux réfugiés tamouls, ainsi que par la reconnaissance du génocide dont ils furent victimes.
Découvrir tous les circuits Arts et Vie au Sri Lanka