Split et le palais de Dioclétien
Par Marie Lagrave
Article précédemment publié dans le Plus d’Arts et Vie #168 (Été 2022)
Le long de la mer Adriatique, côté Croatie, s’égrène un chapelet de villes radieuses aux noms enchanteurs. De Rijeka à Dubrovnik, murs de pierre et toits de tuile rouge se succèdent, se détachant du bleu céruléen de la mer et du vert des collines environnantes. Au coeur de cette côte dalmate enchanteresse, Split est aujourd’hui la deuxième ville de Croatie et la capitale touristique du pays. Outre sa position stratégique pour découvrir une ribambelle d’îles somptueuses, la cité a la particularité de s’être d’abord construite à l’intérieur d’un palais, celui de Dioclétien, qui fut empereur romain de 284 à 305. Une histoire étonnante qui se découvre aux détours des rues et ruelles de la vieille ville, classée à l’Unesco.
Un empereur romain originaire de Dalmatie
Petit pays en forme de fer-à-cheval, la Croatie fait face à la botte italienne, séparée d’elle par la mer Adriatique. Originellement peuplée par de nombreuses tribus puis par quelques colonies grecques, la côte Dalmate (ou l’Illyrie, telle qu’elle est alors nommée), attire rapidement la convoitise de Rome. Elle devient province romaine dès 168 av. J.-C., et demeure dans le giron de la République puis de l’Empire. Elle s’étend alors et s’enrichit jusqu’à devenir un important centre politique romain. Salona (aujourd’hui Solin) en est alors la capitale.
Lorsque Dioclétien y naît, probablement en 244 ap. J.-C, la Dalmatie est alors complètement intégrée à l’Empire romain, mais ce dernier connaît une période de crise sans précédent : la crise du iiie siècle. Les empereurs se succèdent à un rythme effréné (6 empereurs pour la seule année 238) ; les conflits internes mais aussi externes sont incessants, les tribus germaniques menaçant de plus en plus les frontières ; et les dépenses militaires, faramineuses, appauvrissent considérablement l’Empire.
Dans ce contexte, de nombreux empereurs accèdent au pouvoir par leurs faits d’armes, c’est ce que l’on appellera l’époque des « empereurs-soldats ». Militaire d’origine modeste mais brillant et ambitieux, Dioclétien gravit ainsi rapidement les échelons et fini par accéder au statut d’empereur en 284. Il entreprend alors de réformer l’Empire pour mettre fin à la crise.
La tétrarchie sous l'égide de Dioclétien
Afin de lutter au mieux contre les invasions, Dioclétien instaure rapidement une tétrarchie, divisant le pouvoir impérial entre deux Augustes (Dioclétien et Maximien) et deux Césars (Constance Chlore et Galère). Dioclétien conserve l’autorité suprême et l’Empire garde son unité, mais les quatre hommes administrent chacun une part du territoire. Ils parviennent à consolider les frontières de l’Empire, et installent une stabilité sans précédent au cours du siècle, la tétrarchie se maintenant pendant plus de 20 ans.
Réformes administratives, monétaires, fiscales et même militaires se succèdent – avec plus ou moins de succès – afin d’assainir les dépenses de l’État et raffermir le pouvoir impérial. Les apparences républicaines sont de plus en plus effacées, et le culte des divinités jovienne et herculéenne, qui fondent le pouvoir impérial, est mis en exergue. Parallèlement, une persécution des chrétiens est mise en place, notamment à partir de 303. Sous l’influence de Galère, le membre de la tétrarchie le plus antichrétien, sont promulgués plusieurs édits réprimant le christianisme, ordonnant spoliations et massacres.
En 305, après 20 ans de règne, Dioclétien abdique volontairement et pousse Maximien à le faire également, afin que Constance Chlore et Galère deviennent Augustes à leur tour et choisissent deux nouveaux Césars. Dioclétien se retire alors à Split où il s’est fait construire un palais, à deux pas de Salona.
Le palais de Dioclétien
Le palais de Dioclétien est un palais gigantesque, d’environ 215 m sur 180 m, dont la construction a probablement été entamée quelques années avant son abdication. Entouré de remparts, gardé aux angles par quatre tours principales (dont trois sont encore debout), c’est une véritable forteresse militaire. Les murs est, ouest et nord sont percés de portes imposantes et surveillés par de nombreuses tours secondaires. La façade sud, quant à elle, donnant sur la mer, présente une longue galerie à arcanes, à la manière d’une luxueuse villa patricienne.
À l’intérieur, deux rues principales coupent la structure en quatre grands ensembles, rassemblés autour du péristyle, place centrale du palais. C’est une véritable petite ville, abritant, outre les appartements privés, une caserne militaire, des logements pour les domestiques, plusieurs temples, des thermes… Dioclétien y fit même construire ce qui fut sans doute son mausolée après sa mort, aux alentours de 310.
Le palais est décoré de nombreuses pièces égyptiennes, sans doute ramenées par Dioclétien de ses campagnes du temps où il était encore empereur. Parmi elles, trois sphinx et plusieurs colonnes sont parvenus jusqu’à nous.
La dislocation de l'Empire romain et les invasions slaves
Le système tétrarchique en tant que tel ne survit que peu de temps après l’abdication de Dioclétien, mais la division du pouvoir impérial devint ensuite la norme. Son retrait de la vie politique engendre une période de guerres civiles entre les différents Augustes, qui se poursuit jusqu’en 324, lorsque Constantin, fils de Constance Chlore, assume le pouvoir seul. Il fonde alors Constantinople, nouvelle capitale de l’Empire. Mais cette unité n’est que temporaire, puisqu’à sa mort, le pouvoir impérial est à nouveau divisé, jusqu’à ce que la scission entre Empire romain d’Occident et Empire romain d’Orient soit entérinée.
Au ve siècle, alors que l’Empire romain d’Occident se délite, en proie aux invasions barbares, la Dalmatie reste un temps le dernier bastion des empereurs d’Occident, avant de tomber temporairement aux mains des Ostrogoths. C’est ensuite l’Empire byzantin qui prend officiellement possession de la région. Mais les Slaves et les Avars envahissent la Dalmatie et ravagent Salona, forçant les habitants à se réfugier dans le palais de Dioclétien, tout proche. Le palais devient alors une ville, des habitations sont construites sur les monuments antiques, à l’intérieur puis à l’extérieur des remparts, Split ne cessant désormais de s’étendre.
Ironie du sort pour celui dont l’histoire se souviendra comme le dernier persécuteur des chrétiens : le mausolée de Dioclétien est transformé dès le viie siècle en cathédrale Saint-Domnius par les Byzantins. Le campanile néo-romain, ajouté au xiie siècle, du haut de ses 57 m, surplombe désormais Split. Les Vénitiens, qui prirent contrôle de la région à la suite des Byzantins, imprimèrent également leur marque, comme en témoigne notamment la place de la République, inspirée de la place Saint-Marc. Le palais de Dioclétien se fond désormais dans le cœur historique. Habitations, restaurants et boutiques de souvenirs ont envahi l’intérieur des remparts, mais les fondations du palais sont encore bien visibles, et de multiples vestiges émergent au détour des ruelles. L’intégralité du centre historique de Split a été classé au patrimoine mondial de l’UNESCO afin de protéger ces trésors si anciens.
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