Les dzongs du Bhoutan
Par Flavie Thouvenin
Article précédemment publié dans le Plus d’Arts et Vie #161 (Hiver 2021)
Petit pays enclavé entre l’Inde et la Chine, aux confins de la chaîne de l’Himalaya, le Bhoutan est longtemps resté le plus secret des royaumes d’Asie du Sud, inaccessible pour les voyageurs jusqu’en 1974. Cette théocratie d’influence tibétaine – seul pays au monde où le bouddhisme tantrique est religion d’État –, qui a vécu des siècles recluse sur elle-même s’est ouverte petit à petit au monde extérieur.
La télévision n’y a fait son apparition qu’en 1999 (c’est le dernier pays à la recevoir !), suivi peu après d’Internet, ouvrant les portes des foyers sur le monde extérieur dont il ignorait presque tout. Pour tenter de résister aux sirènes de la mondialisation, malgré l’influence grandissante de la culture occidentale, le pays du Dragon entend cultiver l’image d’Épinal d’une terre où il fait bon vivre : ici, on ne mesure pas la richesse nationale grâce au P.I.B. mais au B.I.B, le fameux “Bonheur Intérieur Brut’”, qui prend le pouls du bien-être de sa population. De plus en plus tiraillé entre une modernité galopante et la défense de ses coutumes et traditions, le pays résiste, et c’est encore derrières les épaisses murailles de ses imposants monastères s’élevant à flanc de montagne – les dzongs –, que les chants de prière des moines font résonner le Bhoutan éternel.
La naissance d’un royaume
L’histoire du Bhoutan demeure encore aujourd’hui quelque peu mystérieuse, peu d’archives ayant survécu jusqu’à nos jours du fait de nombreux incendies. Petit bout de terre peuplé au Ier siècle avant J.-C. par des peuplades nomades de l’ethnie Monpa pratiquant une religion animiste, c’est avec l’arrivée du bouddhisme quelques siècles plus tard que le royaume prend ses contours actuels et que les fondements de cette théocratie se pose. Car l’histoire du pays du Dragon est inextricablement liée à la religion…
Ainsi, c’est au VIIe siècle, sous l’influence du roi tibétain Srongten Gampo, que le bouddhisme y aurait fait ses premiers pas, donnant naissance aux premiers temples : le Kyichu Lhakang dans la vallée de Paro et le Jambey Lhakang dans le district du Bumthang, tous deux construits en 659. Une implantation qui ne fut pas de tout repos, si l’on en croit la légende… il se dit en effet qu’une ogresse, récalcitrante à l’introduction du bouddhisme dans la région, aurait tout fait pour s’opposer au roi. Barrant de son corps les montagnes de l’Himalaya, elle fut finalement vaincue et, paraît-il, l’on bâtit en un jour le temple de Jambey afin de l’enfermer à tout jamais !
L’influence du religieux s’accroît à compter de cette date. Au VIIIe siècle, la visite du maître bouddhiste indien Guru Rinpoché, invité par le roi du Bumthang, poursuit la conversion du pays. Ensuite refuge pour les moines persécutés du Tibet voisin où des heurts religieux éclatent, le Bhoutan devient au cours des siècles qui suivent une terre fertile pour le bouddhisme et ses divers courants. De multiples écoles y voient le jour, temples et monastères poussent par monts et vallées et les grands lamas y foulent ses terres. Les conflits sont alors légion entre partisans de tel et tel courant. Son unification, le royaume la doit à Ngawang Namgyel : lama tibétain de l’école des drugpa, chef guerrier, il combat ennemis intérieurs (alors que les drugpa dominent le centre du territoire, à l’est ce sont les kaguypas, quand au sud et à l’ouest d’autres courants font foi) et extérieurs (en particuliers les invasions tibétaines et mongoles) et donne au pays en 1656 sa forme actuelle. C’est lui qui lancera un grand programme de constructions de forteresses typiques de la région, les dzongs.
Les dzongs, au cœur du pouvoir bhoutanais
Théocratie basée sur les principes du bouddhisme tantrique tibétain (ou bouddhisme vajrayana, également désigné sous le terme de lamaïsme), le Bhoutan est pendant l’essentiel de son histoire une monarchie absolue, où le pouvoir est exercé par un roi, chef religieux et militaire appelé le “Druk Gyalpo” (littéralement, le roi de la terre de Druk – le Druk désignant le dragon dans la mythologie tibétaine). Afin d’assoir son autorité régionalement et faciliter l’administration du royaume, il délègue son pouvoir aux dzongs, monastères-forteresses présents dans chaque district. Le pays est ainsi découpé en 20 régions, la plupart d’entre elles possédant leur dzong.
Construction typique du paysage bhoutanais, les dzongs avaient des fonctions multiples, faisant à la fois office de centres religieux, militaire, administratif et social. Dans chacun d’entre eux, on trouve à leur tête deux dzonpöns ou “maîtres du fort” – un laïc et un ecclésiastique – sortes de préfets en charge de la région détenant le pouvoir civil et militaire délégué par le roi. Cette fonction défensive est essentielle et à l’origine même de la multiplication de ces forts au XVIe siècle sous le règne de Ngawang Namgyel. La plupart des dzongs sont alors construits sur un piton rocheux, colline ou montagne – ou aux confluents de deux rivières, tel que le dzong de Punakha – afin de dominer la vallée et prévenir toute offensive. L’endroit comprend une garnison (et une armurerie), prête à intervenir en cas d’attaque, et entre ses épais murs peuvent se réfugier les habitants des villages voisins, à l’image de nos châteaux forts médiévaux. Une partie des lieux était dédiée à des fonctions administratives, on y trouvait donc essentiellement des bureaux, quand l’autre était consacrée aux fonctions religieuses, comprenant donc un temple et des logements destinés aux moines.
En outre, les lieux servaient aussi d’entrepôt où l’on collectait les impôts en nature (céréales, riz, huile…), avant que l’argent ne deviennent monnaie d’échange courante, mais également et surtout de lieu d’échange et de culture, théâtres des tsechu, festivals religieux annuels donnant lieu à de grands rassemblements où l’on vient admirer les spectacles de danses traditionnelles.
Une architecture caractéristique
D’architecture massive, les dzongs impressionnent le visiteur à peine leur seuil franchi. Suivant des principes de constructions identiques, aucun détail n’a été laissé au hasard, depuis leurs dimensions décidées par un haut lama selon des principes spirituels jusqu’aux fresques qui ornent leurs murs. Et si d’apparence ils semblent tous se ressembler, chacun d’entre eux possède son propre charme.
Comprenant généralement d’épaisses murailles extérieures, flanquées de tours de guets et d’ouvertures rappelant les meurtrières, ainsi que de portes d’entrées massives en fer et bois ouvragés, la structure d’un dzong est principalement faite de briques et pierres chaulées et comporte deux parties principales – une partie religieuse et une partie administrative – auxquelles on accède par un enchevêtrement de cours pavées. Les murs sont décorés dans leur partie haute d’une bande de couleur ocre rouge caractéristique (le kemar), parfois décorée de motifs dorés. Les bâtiments les plus importants – essentiellement les temples – se distinguent particulièrement par d’imposantes colonnes et poutres de bois et leurs toits évasés de type pagode (traditionnellement en bardeaux, ceux-ci ont petit à petit été remplacés par des tuiles de tôle ondulée, plus résistantes, à l’exception du toit du dzong de Trongsa qui a conservé sa couverture d’origine).
Si les boiseries sont particulièrement remarquables et sculptées toute en finesse dans les galeries et les colonnades, les fresques ne manquent pas non plus d’attirer l’œil du voyageur. Ainsi, les murs des cours intérieures et les temples sont décorés de motifs bouddhiques typiques de couleurs vives tels que l’ashtamangla (ensemble de symboles de bon augure), la swastika (symbole de paix et d’éternité) et les mandales (symboles complexes typiques du bouddhisme tibétain) ainsi que de fresques représentant généralement des scènes de la vie de Bouddha.
Un spectacle haut en couleur qui a bien du mal à résister au temps… En effet, du fait de l’utilisation privilégiée du bois qui les rend particulièrement vulnérables aux incendies, ainsi que de l’activité sismique donnant lieu régulièrement à des tremblements de terre, la plupart des dzongs ont été partiellement endommagés au cours des siècles. Fort heureusement, ils ont fait l’objet de restaurations à l’identique de très grande qualité qui permettent aux visiteurs d’en mesurer aujourd’hui encore toute la splendeur.
Les 5 dzongs les plus remarquables du Bhoutan
Le dzong de Taktshang
Sans doute le plus célèbre des monastères du pays, le dzong de Taktshang, perché à flanc de montagne à plus de 3 000 m d’altitude, est un incontournable de tout voyage en terre bhoutanaise. Surplombant la vallée de Paro, il comprend quatre temples, dont la plupart furent reconstruits à l’identique suite à un incendie survenu en 1998.
Le dzong de Punakha
Construit en 1637, il s’agit du deuxième dzong le plus ancien. Il fut pendant longtemps le plus important centre religieux et politique du pays, avant l’établissement de la capitale à Tiumphu, et accueillit le couronnement et les noces de chacun des monarques. Situé aux confluents de deux rivières, il offre une vue remarquable sur la campagne verdoyante et les montagnes environnantes.
Le dzong de Trongsa
Impressionnant par sa taille, le dzong de Trongsa – édifié en 1644 – n’est en effet rien de moins que le plus grand monastère-forteresse du Bhoutan. Installé sur une colline à 2 200 m d’altitude, il n’offre qu’une seule voie d’accès, à l’ouest, par les hauteurs, lui permettant par le passé de résister à toute attaque. Partiellement détruit aux cours des siècles, il bénéficiât de plusieurs vagues de restaurations et demeure encore l’un des plus beaux monastères du pays.
Le dzong de Simtokha
S’il n’est pas le plus impressionnant – plus modeste par sa taille que les dzongs cités précédemment –, le dzong de Simtokha est assurément l’un des lieux les plus sacrés du royaume du Bhoutan. En effet, il s’agit du plus ancien, dont la construction débuta en 1629 à l’initiative de Ngawang Nangyal, et qui survécut miraculeusement aux incendies et tremblements de terre, fréquents dans la région.
Le dzong Rinpung
Situé dans la région de Paro et bâtit en 1646, le dzong Rinpung impressionne dès son entrée : on y accède par un superbe pont en bois traditionnel couvert de bardeaux, enjambant le fleuve Paro Chhu. À l’intérieur, la finesse des boiseries (les moines du monastère sont spécialisés dans le travail du bois) et la beauté des fresques lamaïstes et des mandalas en mettent plein la vue ! Chaque année, il accueille le festival de Paro, l’un des plus fameux tseshu du pays.
Découvrir notre circuit au Bhoutan : Au pays du dragon